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le blog permet de suivre la vie de l'association la diagonale de l'estrade

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Ponge - Troisième partie

 

La semaine dernière ( Deuxième partie ), nous avions laissé notre libraire faisant face à ses doutes. Cependant, notre homme n'est pas du genre à se laisser abattre. En un objet, en un mot, il rebondit et retrouve son énergie vitale, la parole, celle qui le lie si fortement au monde :

 

(Rappel : les textes en italique correspondent  aux parties écrites pour l'adaptation à la scène et la création du personnage)


 

Heureusement, il y a les mots. L'amour des mots. Je pense, enfin... je pense ! Francis Ponge dit que l'amour des mots est en quelque sorte nécessaire à la jouissance des choses.(il se sert un verre)

 

Cette cruche, par exemple ?... Faisons une expérience d'ordre scientifique autour du langage en prenant cette cruche comme objet de nos investigations. D'abord, elle n'a pas les formes emphatiques, l'emphase des amphores. C'est un simple vase, un peu compliqué par une anse ; une panse renflée, un col large – et le bec un peu camus des canards. Un objet de basse-cour, un objet domestique.

 

Et pourtant quand vous voyez la cruche, vous entendez cruche. Et il n'y a pas d'autre mot qui sonne comme cruche. Grâce à cet U qui s'ouvre en son milieu, cruche est plus creux que creux, la cruche est creuse à sa façon. C'EST un creux entouré d'une terre fragile : rugueuse et fêlable à merci. Cruche, cruche, cruche,... essayez de dire cruche... (il laisse le public dire 'cruche')


Et maintenant, avançons dans l'analyse dynamique :

Cruche d'abord est vide et le plus tôt possible vide encore. Cruche vide est sonore. Cruche d'abord est vide et s'emplit en chantant. De si peu haut que l'eau s'y précipite, cruche d'abord est vide et s'emplit en chantant.

 

... analyse critique :

Cruche d'abord est vide et le plus tôt possible vide encore. C'est donc un objet médiocre, un simple intermédiaire dont on pourrait se passer.

Mais il est commode et l'on s'en sert quotidiennement. C'est donc un objet utile dont on ne pourrait pas se passer. Un peu grossier, sommaire, méprisable ? Sa perte ne serait pas un désastre... tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle casse.

 

C'est un ustensile qui périt par une sorte particulière d'usure : l'usure de ses chances de survie.

Ainsi la cruche, qui a un caractère un peu simple et plutôt gai, périt-elle par usage prolongé.

Certaines précautions sont donc utiles pour ce qui la concerne. Il nous faut l'isoler un peu, qu'elle ne choque aucune autre chose. L'éloigner un peu des autres choses. Pratiquer avec elle un peu comme le danseur avec la danseuse. En rapports avec elle, faire preuve d'une certaine prudence, éviter de heurter les couples voisins.

Pleine elle peut déborder, vide elle peut casser.

Il ne faut pas, non plus, la reposer brusquement... lui laisser trop peu de champ libre … pour la maintenir en forme et qu'elle n'éclate pas, ne s'éparpille pas en morceaux absolument sans intérêt, navrants et dérisoires.

 

Certains, il est vrai, pour se consoler, s'attardent – et pourquoi pas ? - auprès des morceaux d'une cruche cassée : notant qu'ils sont convexes... et même crochus... pétalliformes..., qu'il y a parenté entre eux et les pétales des roses, les coquilles d'œufs... Que sais-je ?

 

Mais n'est-ce pas une dérision ?

Car, au cœur de ces considérations scientifiques, tout ce que je viens de dire de la cruche ne pourrait-on pas le dire, aussi bien, des paroles :  ?

En tout cas, un ami m'a offert ceci, afin, j'imagine, de remplir mon état solitaire de paroles :

 

Cette boîte vernie ne montre rien qui saille, qu'un bouton à tourner jusqu'au proche déclic, pour qu'au dedans bientôt faiblement se rallument plusieurs petits gratte-ciel d'aluminium, tandis que de brutales vociférations jaillissent qui se disputent notre attention.

Un petit appareil d'une sélectivité merveilleuse ! Ah, comme il est ingénieux de s'être amélioré l'oreille à ce point ! Pourquoi ? Pour s'y déverser incessamment l'outrage des pires grossièretés.

Tout le flot de purin de la mélodie mondiale.

Eh bien voilà qui est parfait après tout ! Le fumier, il faut le sortir, le répandre au soleil : une telle inondation parfois fertilise.

D'autant plus qu'il y en a des friches à fertiliser.

Mais, au fait, je ne vous ai pas montré ce que j'ai rapporté de ma ½ journée à la campagne. Ce seau de terre. Voici une terre qui n'a pas besoin d'être fertilisée. Si vous permettez, j'ai écrit quelques lignes sur mon bloc-notes :

 

« Ce mélange émouvant du passé des trois règnes, tout traversé, tout infiltré, tout cheminé d'ailleurs de leurs germes et racines, de leurs présences vivantes : c'est la terre.

Ce hachis, ce pâté de la chair des trois règnes.

Passé, non comme souvenir ou idée, mais comme matière. Matière à la portée de tous, du moindre bébé ; qu'on peut saisir par poignées, par pelletées. »

Oh, je sais, il vaut mieux que je vende des livres plutôt que d'en écrire.

 

Mais, [...]

 

Mais quoi ?

Rendez-vous la semaine prochaine, pour la quatrième et dernière partie. Notre libraire aura alors bien mérité d'aller se coucher !

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